PPE 2025-2035 : L’analyse de Jérémy Assayag, CEO de Sobry

L'actualité en bref
PPE 2025-2035 : une ambition de production sans stratégie de consommation
PPE 2025-2035 : L’analyse de Jérémy Assayag, CEO de Sobry
Le gouvernement finalise enfin son plan énergétique. Après trois années de blocage politique, les secteurs concernés obtiennent la visibilité tant espérée. Toutefois, en se concentrant uniquement sur les GW à développer, cette Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE) néglige l’élément crucial : changer notre mode de consommation énergétique.
Reconnaissons-le : publier cette PPE par décret après trois ans de stagnation est une décision qui engage la responsabilité. Six EPR2 validés, huit en option, maintien des énergies renouvelables, objectif de 60 % de consommation électrique d’ici 2030. Les grandes décisions industrielles sont désormais établies. Pour les investisseurs et les promoteurs de projets, cela représente le signal qu’ils attendaient.
Cependant, cette PPE traite une question désuète : combien doit-on produire ? La question pertinente pour 2026 est : comment consommons-nous ? Et sur ce point, le texte reste désespérément silencieux.
Une électricité en surplus qui ne bénéficie à personne
La France génère de l’électricité décarbonée à 95 %. Elle en exporte une quantité considérable. Les prix de gros chutent fréquemment pendant la journée, atteignant parfois même des niveaux négatifs. Pourtant, le consommateur français ne perçoit pas cette réalité. Son tarif demeure rigide, opaque, et déconnecté des dynamiques réelles du réseau. Un dimanche d’août où l’électricité est en abondance est facturé au même tarif qu’un lundi de janvier en période de forte demande.
Nous avons un outil de production extraordinaire. Pourtant, le lien entre cette production et la demande est rompu. Aucune PPE ne réparera cela en ajoutant des GW. Il est nécessaire de réformer le fonctionnement du marché de détail.
L’électrification ne se décrète pas
Le « grand plan d’électrification des usages » présenté par Sébastien Lecornu est une bonne idée. Mobilité, rénovation des bâtiments, secteur industriel : c’est là que se joue la transition des énergies fossiles. Néanmoins, électrifier à l’aide de subventions et d’injonctions, sans réformer le mécanisme de tarification pour le consommateur, c’est construire sur des bases fragiles.
Qui souhaitera passer du fioul à une pompe à chaleur si le tarif de l’électricité est jugé élevé et imprévisible ? Qui investira dans un véhicule électrique si les coûts de recharge restent constants indépendamment des surplus ou des tensions sur le réseau ? L’électrification nécessite un signal économique clair et compréhensible. Or aujourd’hui, ce signal manque pour la majorité des Français.
Les pays nordiques ont compris cela depuis longtemps. La majorité de leurs consommateurs bénéficient d’une tarification dynamique qui reflète l’état réel du réseau. En conséquence, la flexibilité de la demande est devenue un pilier de leur système électrique. En France, on préfère lisser, contrôler, et dissimuler. On s’étonne alors que l’électrification stagne.
Ralentir le développement des renouvelables : une mauvaise analyse
Le gouvernement accepte de ralentir le développement de l’éolien terrestre et du solaire en avançant que l’électrification progresse moins rapidement que prévu. Ce raisonnement est circulaire. La stagnation de la demande résulte du manque d’outils pour permettre au consommateur de tirer profit de l’abondance électrique. Ainsi, plutôt que de corriger la demande, on diminue l’offre. C’est un aveu d’impuissance déguisé en plan stratégique.
Avec 64 milliards d’euros de dépenses d’importation d’énergies fossiles par an contre 5 milliards d’euros d’exportation d’électricité, chaque MWh bas carbone produit en France représente un levier de souveraineté et de compétitivité. Freiner cette production par manque de consommation, c’est abandonner un avantage stratégique envié par nos voisins européens.
Trois défis négligés
La flexibilité de la demande : bien que Linky soit installé sur 90 % du territoire, ses capacités de gestion restent largement non exploitées. L’infrastructure est présente, mais il manque une volonté réglementaire pour libérer la tarification dynamique et transformer le consommateur en acteur du système électrique au lieu d’un simple payeur.
Le stockage : Les technologies de batteries résidentielle, de stockage industriel, et de véhicule à réseau (V2G) existent et sont matures. Toutefois, sans un signal de prix qui reflète la véritable valeur de l’électricité à chaque instant, elles n’ont pas de modèle économique viable en France. La PPE évoque la production, mais doit davantage se concentrer sur la flexibilité.
La gouvernance : Publier par décret était essentiel pour surmonter les blocages. Cependant, une stratégie énergétique sur dix ans ne peut reposer sur un texte réglementaire fragile, contestable sur le plan juridique et soumis aux aléas politiques de 2027. La France mérite une loi de programmation énergétique qui soit débattue, adoptée, et soutenue par la représentation nationale.
Produire davantage ne suffit plus
Cette PPE a le mérite d’exister. Elle fixe une direction industrielle. Mais elle demeure captive d’une vision où l’État planifie l’offre pendant que le consommateur subit cette situation. La transition énergétique du XXIe siècle ne se réalisera pas simplement en ajoutant des GW. Elle se concrétisera en libérant l’intelligence de millions de consommateurs et d’entreprises qui, si on leur fournit les bons signaux, sauront adapter leur demande à l’offre disponible.
La réévaluation prévue en 2027 sera une occasion d’engager enfin cette réflexion. En attendant, le marché continuera d’évoluer sans attendre le gouvernement.
Par Jérémy Assayag, CEO de Sobry
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