Sondage national sur la souffrance au travail, le burn-out et la protection des dirigeants épuisés

L'actualité en bref
84 % veulent agir sur le travail, et 79 % jugent anormal qu’un dirigeant épuisé ne soit pas protégé comme un salarié.
Une enquête menée auprès de 3 916 personnes met en évidence un paradoxe français autour du burn-out : salariés et dirigeants savent que l’épuisement vient souvent de l’organisation du travail, mais les entreprises continuent trop souvent à traiter le problème comme une fragilité individuelle. Elle révèle aussi un angle mort majeur : les dirigeants, indépendants et chefs d’entreprise peuvent eux aussi s’effondrer, tout en bénéficiant de protections plus limitées et en parlant encore moins de leur détresse.
Cette information est importante car elle déplace le débat de la seule santé individuelle vers la conception du travail, sujet stratégique pour la performance, l’innovation et la rétention des talents. Pour les entreprises, les coûts sont considérables : absentéisme, désengagement, turnover, perte de savoir-faire, tensions sociales et risques juridiques. Pour les dirigeants, notamment dans les PME, TPE et start-up, l’épuisement du fondateur peut devenir un risque opérationnel aussi critique qu’un défaut de trésorerie. Le sujet concerne donc directement les marchés de la prévention des risques psychosociaux, de l’assurance, des ressources humaines, du conseil en organisation, de la santé au travail et de la gouvernance. Il pose enfin une question de politique publique : faut-il continuer à réparer les individus après coup ou agir plus fortement sur les causes organisationnelles de l’épuisement ?
Burn-out au travail : le problème n’est pas seulement psychologique, il est aussi organisationnel
Le débat sur la santé mentale au travail change de nature. Pendant longtemps, l’épuisement professionnel a été abordé à travers des solutions centrées sur l’individu : mieux gérer son stress, apprendre à poser ses limites, consulter un psychologue, pratiquer la méditation ou renforcer sa résilience. Ces outils peuvent être utiles, mais ils deviennent insuffisants lorsqu’ils servent à compenser une organisation qui produit elle-même de la surcharge, de l’urgence permanente, des injonctions contradictoires ou un isolement décisionnel.
L’enquête réalisée par Santé du Dirigeant auprès de 2 801 salariés et 1 115 dirigeants montre que cette prise de conscience est désormais largement partagée. 84 % des salariés et 83 % des dirigeants estiment qu’il faut agir sur le travail lui-même, exclusivement ou au moins autant que sur les personnes. Autrement dit, la majorité ne nie pas l’intérêt de l’accompagnement psychologique, mais refuse qu’il devienne l’unique réponse à des problèmes de charge, de management, d’effectifs ou de moyens.
Ce point est essentiel pour les entrepreneurs et professionnels de l’innovation. Dans les organisations en croissance, la pression est souvent normalisée : délais courts, incertitude commerciale, levées de fonds, pivot produit, hyperconnexion, culture du dépassement. Or un collectif qui tient uniquement grâce à l’engagement exceptionnel de ses membres finit par consommer son propre capital humain. La performance durable dépend donc de la capacité à concevoir des modes de fonctionnement soutenables.
Une confusion persistante sur la reconnaissance du burn-out
L’un des résultats les plus frappants concerne le statut juridique du burn-out. 62 % des salariés pensent à tort qu’il est déjà reconnu comme une maladie professionnelle en France, dont 25 % qui l’imaginent inscrit dans un tableau officiel. En réalité, le burn-out ne figure dans aucun tableau de maladies professionnelles, contrairement à certaines pathologies liées à l’amiante, au bruit, aux gestes répétitifs ou à des agents chimiques.
Cela ne signifie pas qu’aucune reconnaissance n’est possible. Une affection psychique liée au travail peut être examinée par un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles, mais la procédure reste exigeante. Il faut notamment établir un lien direct et essentiel avec l’activité professionnelle, avec un niveau de gravité important. Dans les faits, cette voie demeure complexe, longue et peu lisible pour les salariés comme pour les employeurs.
Cette confusion nourrit une attente forte. 87 % des salariés souhaitent que le burn-out lié au travail soit reconnu comme maladie professionnelle, dont 46 % par une inscription dans les tableaux officiels. Les dirigeants sont également majoritairement favorables à une reconnaissance, mais avec davantage de prudence : ils privilégient souvent une reconnaissance conditionnée à la preuve d’un lien clair avec le travail et expriment plus fréquemment la crainte d’abus.
Pour les entreprises, l’enjeu n’est pas seulement indemnitaire. Une reconnaissance plus explicite modifierait les pratiques de prévention, les politiques d’assurance, la documentation des risques psychosociaux et le rôle des managers. Elle renforcerait aussi l’importance du document unique d’évaluation des risques professionnels, qui doit intégrer les risques psychosociaux au même titre que les risques physiques.
Des actions encore trop centrées sur les symptômes
L’enquête révèle un décalage net entre ce que les salariés observent et ce que les dirigeants pensent mettre en place. 34 % des salariés considèrent que leur entreprise ne fait rien contre l’épuisement professionnel, contre seulement 6 % des dirigeants. Lorsque des actions existent, les salariés les identifient d’abord comme des dispositifs individuels : ateliers bien-être, gestion du stress, soutien psychologique ou séances de relaxation.
Ces démarches peuvent constituer un filet de sécurité, mais elles ne remplacent pas une politique de prévention primaire. Prévenir réellement le burn-out suppose d’interroger les facteurs qui créent l’épuisement : objectifs irréalistes, interruptions constantes, réunions excessives, manque d’autonomie, conflits de valeurs, absence de reconnaissance, sous-effectif chronique, mauvaise priorisation ou flou des responsabilités.
La bonne approche consiste à distinguer trois niveaux d’action. La prévention primaire agit sur les causes, par exemple en ajustant la charge, en clarifiant les rôles ou en renforçant les marges de manœuvre. La prévention secondaire aide les personnes à faire face aux tensions, via la formation des managers ou l’accès à des ressources de soutien. La prévention tertiaire intervient après l’accident, pour accompagner le retour au travail et éviter les rechutes.
Dans une PME ou une start-up, cela peut se traduire par des rituels simples mais structurants : arbitrage hebdomadaire des priorités, limitation des urgences artificielles, suivi de la charge réelle, droit à la déconnexion effectif, binômage sur les fonctions critiques, formation des managers à la détection des signaux faibles et espaces de discussion sur le travail. L’objectif n’est pas de ralentir l’entreprise, mais de réduire les gaspillages humains et organisationnels.
Le silence reste la norme, surtout chez les dirigeants
Le burn-out demeure un sujet difficile à nommer. Selon l’enquête, 68 % des salariés n’en parleraient pas ouvertement à leur employeur s’ils traversaient une période d’épuisement liée au travail. Certains le cacheraient totalement, d’autres évoqueraient une fatigue ou une difficulté passagère sans employer les mots épuisement ou burn-out.
Les raisons sont connues : peur pour l’emploi, crainte d’être jugé moins compétent, peur d’une trace dans le dossier ou sentiment que parler ne changera rien. Ce silence a un coût élevé. Plus un trouble est dissimulé longtemps, plus le risque d’arrêt long, de rupture professionnelle ou de désorganisation collective augmente.
Le phénomène est encore plus marqué chez les dirigeants. 49 % d’entre eux préféreraient cacher leur effondrement. Pour un chef d’entreprise, reconnaître une détresse psychologique peut être perçu comme un risque de réputation auprès des salariés, des clients, des associés, des investisseurs ou des banques. Dans les entreprises innovantes, où la figure du fondateur énergique et visionnaire est souvent valorisée, cette pression symbolique peut être particulièrement forte.
Or le dirigeant est lui aussi exposé à des facteurs de risques psychosociaux : solitude décisionnelle, responsabilité financière, pression commerciale, amplitude horaire, incertitude permanente, conflits entre vie personnelle et vie professionnelle. Le fait de détenir le pouvoir de décision ne protège pas mécaniquement de l’épuisement. Il peut même renforcer l’isolement.
Quand le dirigeant ne peut pas s’arrêter, l’entreprise devient vulnérable
L’étude indique que 60 % des dirigeants estiment ne pas pouvoir s’arrêter une semaine sans mettre leur activité en difficulté. Pour 37 %, personne ne pourrait réellement les remplacer ; pour 23 %, l’arrêt menacerait directement l’entreprise ou les revenus. Ce résultat doit être lu comme un signal de gouvernance.
Une entreprise trop dépendante d’une seule personne est fragile. Cela vaut pour la santé du dirigeant, mais aussi pour la continuité d’activité, la relation client, la cybersécurité, la gestion financière et les décisions stratégiques. Dans les TPE, les cabinets indépendants, les commerces, les agences, les start-up early stage ou les entreprises familiales, l’absence de délégation crée un risque systémique.
La prévention passe alors par des pratiques très concrètes : formalisation des processus clés, délégation progressive, accès partagé aux informations critiques, mandat clair pour les associés ou bras droits, scénarios de remplacement temporaire, assurance prévoyance adaptée et construction d’un réseau d’appui externe. Un dirigeant qui anticipe son indisponibilité ne montre pas une faiblesse ; il professionnalise la résilience de son organisation.
Une protection encore mal connue pour les indépendants et chefs d’entreprise
L’enquête montre que 79 % des dirigeants ignorent qu’ils peuvent, depuis la loi du 2 août 2021, bénéficier sous certaines conditions d’un suivi par un service de prévention et de santé au travail. Parmi ceux qui connaissent cette possibilité, très peu y ont recours. Ce manque d’information est préoccupant, car le médecin du travail ou le service de santé au travail peut jouer un rôle de prévention, d’orientation et d’alerte.
La situation juridique des dirigeants reste toutefois hétérogène. Un dirigeant assimilé salarié, un travailleur indépendant, un micro-entrepreneur ou un chef d’entreprise relevant du régime des non-salariés ne disposent pas toujours des mêmes protections. La couverture des accidents du travail et maladies professionnelles peut être limitée, inexistante ou volontaire selon les statuts. D’où l’importance d’un audit social et assurantiel, notamment lors de la création d’entreprise, d’une levée de fonds ou d’une forte phase de croissance.
Sur ce point, salariés et dirigeants convergent fortement : 79 % des salariés et 94 % des dirigeants jugent anormal, ou plutôt anormal, qu’un chef d’entreprise épuisé par son travail ne soit pas protégé de manière comparable à un salarié. Cette convergence montre que le sujet dépasse l’opposition traditionnelle entre employeurs et employés.
Un enjeu démocratique et économique
Le rejet d’un rapport parlementaire consacré à la souffrance au travail, après plusieurs mois de travaux et de nombreuses auditions, a été jugé problématique par une large part des répondants. Le fait qu’une proportion importante de salariés découvre cet épisode au moment de l’enquête illustre aussi le déficit de débat public sur un sujet pourtant massif.
À l’échelle économique, la santé mentale au travail n’est plus un sujet périphérique. L’Organisation mondiale de la santé estime que l’anxiété et la dépression coûtent chaque année près de 1 000 milliards de dollars à l’économie mondiale en perte de productivité. Pour les entreprises françaises, l’enjeu se mesure en arrêts maladie, désorganisation, baisse d’engagement, contentieux, difficultés de recrutement et perte d’innovation.
La conclusion opérationnelle est claire : les organisations doivent cesser d’opposer soin des personnes et transformation du travail. Les salariés ont besoin d’écoute et de soutien, mais aussi d’un travail soutenable. Les dirigeants ont besoin de reconnaissance, de relais et de protection, mais aussi de modèles d’entreprise moins dépendants de leur sur-engagement. La santé mentale devient ainsi un sujet de stratégie, de conformité, de management et de compétitivité durable.
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