EcoVadis estime que l’inaction climatique va coûter 135 millions de $ aux entreprises

L'actualité en bref
L'inaction climatique pourrait coûter aux entreprises jusqu'à 135 millions de dollars par an d'ici 2030
Le Carbon Action Report 2026 d’EcoVadis et Kearney met en évidence un risque majeur pour les entreprises : la majorité d’entre elles évaluent encore leurs émissions de Scope 3 avec des données fournisseurs insuffisamment fiables. Selon l’étude, cette faiblesse peut conduire à sous-estimer jusqu’à trois fois l’empreinte carbone réelle de la chaîne d’approvisionnement.
Cette information est stratégique car le carbone devient un sujet de compétitivité, de conformité réglementaire et de maîtrise des coûts, et non plus seulement un indicateur RSE. Pour les directions achats, finance, innovation et supply chain, la qualité des données fournisseurs conditionne désormais la capacité à anticiper les taxes carbone, les exigences clients, les risques climatiques et les ruptures d’approvisionnement. Les entreprises capables de mesurer précisément leurs émissions indirectes pourront mieux arbitrer leurs fournisseurs, sécuriser leurs marchés et financer leurs plans de transition. À l’inverse, celles qui restent dépendantes d’estimations sectorielles risquent de découvrir trop tard une exposition carbone bien supérieure à celle affichée dans leurs reportings.
Le Scope 3, nouveau point faible de la stratégie carbone des entreprises
Le rapport 2026 publié par EcoVadis et Kearney repose sur l’analyse de plus de 56 000 entreprises évaluées sur leur performance carbone au cours de l’année écoulée. Son principal enseignement est net : malgré la multiplication des obligations de reporting climatique, les entreprises disposent encore d’une vision très imparfaite des émissions générées par leurs fournisseurs.
Le problème concerne surtout le Scope 3, c’est-à-dire les émissions indirectes situées en amont et en aval de l’activité d’une entreprise. Contrairement au Scope 1, qui couvre les émissions directes d’une organisation, et au Scope 2, qui correspond à l’électricité, la chaleur ou la vapeur achetées, le Scope 3 englobe les achats de matières premières, les composants, le transport, l’usage des produits vendus, les déchets ou encore les déplacements professionnels. Dans de nombreux secteurs industriels, technologiques, agroalimentaires, pharmaceutiques ou de la distribution, il représente souvent la très grande majorité de l’empreinte totale.
Or seules 4% des entreprises étudiées utilisent des données primaires provenant directement de leurs fournisseurs pour calculer ce périmètre. Les autres recourent généralement à des facteurs moyens par secteur, à des ratios fondés sur les dépenses ou, dans certains cas, ne publient pas d’information détaillée sur leur Scope 3. Ces méthodes peuvent être utiles pour démarrer, mais elles restent trop approximatives pour piloter une trajectoire de réduction, choisir un fournisseur ou anticiper un coût carbone.
Pourquoi les données fournisseurs changent le niveau réel de risque
EcoVadis qualifie cet écart d’écart de fragilité. Il désigne la différence entre la résilience que les entreprises pensent avoir grâce à leurs tableaux de bord climat et leur exposition réelle lorsque les données sous-jacentes ne sont ni vérifiées, ni suffisamment précises. Autrement dit, une entreprise peut afficher une trajectoire de décarbonation crédible sur le papier tout en étant dépendante de fournisseurs fortement émetteurs, mal préparés aux réglementations ou vulnérables aux chocs climatiques.
La distinction entre donnée estimée et donnée primaire est centrale. Une donnée estimée peut par exemple attribuer à un achat d’acier, de plastique, de textile ou de composants électroniques une intensité carbone moyenne basée sur une base sectorielle. Une donnée primaire, elle, provient du fournisseur lui-même et s’appuie idéalement sur ses consommations d’énergie, ses procédés de production, ses matières premières, ses sites industriels et ses facteurs d’émission vérifiés. C’est cette granularité qui permet d’identifier les vrais leviers : changer de procédé, substituer une matière, relocaliser une étape, optimiser le transport ou accompagner un fournisseur vers des énergies bas carbone.
Selon le rapport, les entreprises qui s’appuient sur des données carbone peu robustes peuvent sous-estimer jusqu’à trois fois leurs émissions réelles de Scope 3. Pour un dirigeant, cette erreur n’est pas seulement comptable. Elle peut fausser les décisions d’investissement, la sélection des fournisseurs, la conception produit, les engagements de neutralité carbone et la communication financière.
Un risque financier de plus en plus concret
Les émissions carbone deviennent un coût mesurable. En Europe, les événements météorologiques extrêmes liés au changement climatique pèsent déjà sur les infrastructures, l’agriculture, l’assurance, la logistique et l’énergie. Les vagues de chaleur, sécheresses et inondations de 2025 auraient touché environ un quart des régions de l’Union européenne, avec des pertes estimées à 43 milliards d’euros, et un coût cumulé susceptible d’atteindre 126 milliards d’euros d’ici 2029.
À cela s’ajoute le durcissement réglementaire. Le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières européen oblige les importateurs de secteurs comme l’acier, l’aluminium, le ciment, les engrais, l’électricité ou l’hydrogène à déclarer les émissions incorporées dans les produits importés. La phase définitive prévoit l’achat de certificats carbone, avec une première restitution attendue en 2027 pour les importations concernées. Pour les entreprises dépendantes de fournisseurs internationaux, une donnée carbone imprécise peut donc se transformer en coût douanier, en risque de non-conformité ou en perte de marge.
Aux États-Unis, la Californie avance également avec la loi SB 253, qui impose aux grandes entreprises exerçant des activités dans l’État de publier leurs émissions opérationnelles, puis leurs émissions de Scope 3 à partir de 2027. En Europe, la directive CSRD et les standards ESRS renforcent aussi les attentes en matière de transparence climatique, même si leur calendrier et leur périmètre continuent d’évoluer. Dans tous les cas, la tendance est claire : les régulateurs demandent moins de déclarations générales et davantage de données traçables, cohérentes et auditables.
La donnée carbone devient un avantage commercial
Le rapport montre que la maturité carbone ne relève pas seulement de la conformité. Elle peut aussi créer un avantage concurrentiel. Les entreprises qui partagent des données vérifiées sur leurs émissions de Scope 1 et 2, soit 12% des entreprises déclarantes, comptent en moyenne 31 connexions avec des acheteurs, contre 11 pour celles qui utilisent des données moins fiables. Cet écart suggère que les donneurs d’ordre privilégient déjà les fournisseurs capables de documenter sérieusement leur performance environnementale.
Pour les PME industrielles, les fournisseurs de composants, les sous-traitants logistiques ou les fabricants de matières premières, la capacité à fournir des données carbone crédibles peut devenir un critère de référencement. Dans certains appels d’offres, elle pèse désormais aux côtés du prix, de la qualité, des délais et de la sécurité d’approvisionnement. Un fournisseur capable de prouver ses émissions, ses objectifs et ses progrès peut donc accéder plus facilement à des clients engagés dans des trajectoires de décarbonation.
L’étude souligne aussi que les entreprises disposant de données vérifiées sont plus efficaces dans l’atteinte de leurs objectifs climatiques. Parmi celles ayant fixé des objectifs fondés sur la science, 77% des entreprises avec données vérifiées sont en bonne voie, contre 54% pour celles qui reposent sur des informations moins fiables. La donnée ne réduit pas les émissions à elle seule, mais elle permet de concentrer les efforts là où l’impact est réel.
Fournisseurs stratégiques : cibler moins large pour aller plus vite
L’un des enseignements les plus opérationnels du rapport concerne la concentration des émissions. Les 10% de fournisseurs les plus émetteurs représentent 95% des émissions totales observées dans le réseau analysé. Ces fournisseurs sont aussi très connectés : ils travaillent en moyenne avec 72 acheteurs, soit environ deux fois plus que les autres.
Cette concentration change la manière de piloter une stratégie Scope 3. Plutôt que de demander simultanément des plans détaillés à toute la base fournisseurs, une entreprise peut commencer par identifier les catégories d’achats les plus carbonées, les fournisseurs les plus critiques et les sites de production les plus exposés. Cette approche permet d’obtenir des résultats plus rapides, de limiter la charge administrative et de concentrer les budgets d’accompagnement sur les acteurs qui peuvent générer les réductions les plus significatives.
Les entreprises les plus avancées, environ 3% du réseau étudié, combinent gouvernance carbone structurée, objectifs clairs, données vérifiées et engagement actif des fournisseurs. Elles réduisent leurs émissions opérationnelles jusqu’à sept fois plus vite que les organisations situées aux niveaux de maturité les plus faibles, qui représentent encore 58% des entreprises analysées. Le rapport indique également que seules 7% des entreprises impliquent aujourd’hui leurs fournisseurs sur les sujets carbone, alors que celles qui disposent déjà de données vérifiées Scope 1 et 2 sont huit fois plus susceptibles de le faire.
Comment construire une donnée Scope 3 plus fiable
Pour les entreprises, la priorité consiste à passer d’une logique de reporting annuel à une logique de pilotage. Cela implique d’intégrer le carbone dans les processus achats, les contrats, les évaluations fournisseurs et les revues de performance. Les exigences peuvent porter sur la mesure des émissions, la méthode utilisée, la fréquence de mise à jour, la vérification par un tiers, mais aussi sur les plans de réduction associés.
Les bonnes pratiques consistent à commencer par une cartographie des émissions par famille d’achats, puis à hiérarchiser les fournisseurs selon leur contribution carbone, leur criticité business et leur capacité de transformation. Les acheteurs peuvent ensuite combiner obligations contractuelles, incitations commerciales, partage d’outils de calcul, formations, co-investissements industriels ou clauses de progrès. L’objectif n’est pas uniquement de collecter des chiffres, mais de créer une chaîne de décision capable d’orienter les volumes vers les solutions les moins émissives.
Une donnée plus fiable peut, dans un premier temps, faire augmenter l’empreinte carbone publiée. Ce phénomène ne doit pas être interprété comme un échec, mais comme une correction nécessaire. Pour les entrepreneurs et les directions innovation, cette transparence ouvre au contraire de nouveaux leviers : éco-conception, substitution de matériaux, circularité, efficacité énergétique, nouveaux modèles de sourcing et différenciation commerciale.
EcoVadis, qui revendique plus de 175 000 entreprises utilisatrices dans 185 pays et 250 secteurs, positionne ce type d’analyse comme un outil de résilience des chaînes de valeur. Kearney y voit également un enjeu de décision stratégique : les cinq prochaines années devraient creuser l’écart entre les entreprises capables d’exploiter des données carbone fiables et celles qui continueront à piloter leur transition avec des moyennes trop générales. Pour les organisations exposées à des marchés internationaux, à des clients exigeants ou à des réglementations carbone, le sujet n’est plus de savoir s’il faut mesurer le Scope 3, mais jusqu’à quel niveau de précision elles peuvent le rendre exploitable.
Service partenaire
Une question juridique ?
Obtenez une premiere reponse claire avec Juritravail.
Posez gratuitement votre première question juridique aux experts de Juritravail !