L’exemple de Lise Charmel, belle PME lyonnaise de lingerie de luxe mise en redressement judiciaire après une attaque par ransomware, montre à quel point un incident peut faire tanguer tout le navire. Et le pire du pire ? Les mêmes erreurs reviennent encore et encore dans les jeunes pousses de l’écosystème.
La bonne nouvelle, c’est qu’en évitant quelques réflexes foireux, on peut déjà faire un gros gap de sécurité. On passe en revue les erreurs les plus fréquentes dans les startups… et surtout comment les éviter sans transformer vos locaux en bunker militaire.
Erreur n°1 : Se croire “trop petit” pour intéresser les hackers
« On n’est pas une banque, qui voudrait nous attaquer ? »
Si cette phrase vous a déjà traversé l’esprit, vous cochez la première case. Les cybercriminels adorent les startups et les petites structures pour une raison simple : elles sont souvent mal protégées et sous-staffées sur la sécurité.
Votre trésor, ce n’est pas juste l’argent sur le compte, c’est aussi :
- Vos bases clients
- Vos données produit / R&D
- Vos accès à des systèmes tiers (clients grands comptes, partenaires, APIs…)
Un attaquant peut très bien utiliser votre startup comme porte d’entrée vers un groupe beaucoup plus gros. Vous devenez, malgré vous, le maillon faible de la chaîne. Pas hyper cool pour l’écosystème, on est d’accord.
Comment éviter cette erreur ?
- Accepter que vous êtes une cible. Même avec 3 personnes dans un coworking, vous avez déjà des données qui valent quelque chose. Ce n’est pas de la parano, c’est du réalisme.
- Mettre la cybersécurité au même niveau que la finance ou le juridique. Pas au-dessus, pas en-dessous : au même niveau. On ne signe pas un contrat en Comic Sans, on ne laisse pas non plus toutes ses données en libre-service.
- Prévoir un budget minimal. Quelques centaines ou milliers d’euros par an pour des outils sérieux (gestion des accès, sauvegardes, VPN, sensibilisation) peuvent un jour vous éviter de perdre votre boîte. C’est un investissement, pas une taxe.
Erreur n°2 : Repousser les mises à jour (le fameux bouton « Plus tard »)
Vous connaissez la scène :Windows / macOS / l’outil de prod s’allume → “Une mise à jour est disponible” → “Plus tard”.Puis encore “Plus tard”.Puis encore.Et à la fin, ce n’est plus “plus tard”, c’est trop tard.
Repousser les mises à jour, c’est comme laisser une fenêtre ouverte en bas de l’immeuble en se disant “qui irait grimper jusqu’ici ?”. Les failles connues sont documentées, exploitées, automatisées. Des kits d’attaque circulent sur le Dark Web et permettent à n’importe qui ou presque de scanner la planète à la recherche de systèmes pas à jour.
On l’a vu avec WannaCry : 200 000 machines infectées dans plus de 150 pays, des usines à l’arrêt, des hôpitaux paralysés… alors que le correctif était disponible depuis deux mois. Le patch était là, il suffisait de cliquer.
Comment éviter cette erreur ?
- Activer les mises à jour automatiques partout où c’est possible :Serveurs, postes, mobiles, logiciels, CMS, plugins… On coche la case “auto-update” dès que ça existe.
- Bloquer un créneau régulier “patch & chill”.Une fois par semaine ou par mois, on se fait un petit rituel : on vérifie les mises à jour critiques, on les déploie, on redémarre proprement.
- Tester si nécessaire, mais rapidement.Si vous avez peur qu’une mise à jour casse la prod, testez-la sur un environnement de préprod… mais ne laissez pas traîner ça pendant 6 mois. Entre une petite régression fonctionnelle et un chiffrement complet de vos serveurs, le choix est vite fait.
Vous pouvez utilisez des outils pour vérifier en permanence l’état de votre parc comme Wazuh par exemple.
Erreur n°3 : Oublier le VPN et la sécurité des accès distants
Dernier classique, très 2020+ :Laptop sous le bras, vous bossez dans un café, un train, un aéroport, un Airbnb, un espace de coworking. Le Wi-Fi est gratuit, la déco est jolie, le latte est bon. Mais côté sécurité, c’est souvent le Far West. Pour ceux qui ne connaissent pas la signification du mot VPN.
Un Wi-Fi public non sécurisé permet à un attaquant sur le même réseau de :
- sniffer votre trafic,
- intercepter identifiants et mots de passe,
- injecter du contenu malveillant,
- installer un malware si votre machine est vulnérable.
Ajoutez à ça le BYOD (Bring Your Own Device) typique des startups :chacun utilise son propre MacBook / PC perso, parfois sans chiffrement ni code sérieux, et synchronise tout sur son compte perso. Résultat : votre base clients se retrouve peut-être sur le laptop perso du stagiaire, oublié dans un TGV…
Comment éviter cette erreur ?
- VPN obligatoire hors réseau de confiance.C’est la règle simple :
Pas de Wi-Fi public sans VPN activé.Le VPN chiffre le trafic entre l’appareil et votre point d’accès (ou votre réseau), ce qui rend l’espionnage beaucoup plus compliqué.
-
Configurer correctement les appareils.
- code ou mot de passe de déverrouillage robuste,
- chiffrement du disque activé,
- possibilité d’effacer à distance en cas de vol,
- désactivation des connexions automatiques aux Wi-Fi douteux.
-
Fixer quelques règles pour le travail nomade.
- éviter de se connecter à des back-offices hyper sensibles depuis un Wi-Fi inconnu,
- faire attention aux regards au-dessus de l’épaule,
- ne jamais brancher de clé USB inconnue,
- ne pas laisser une session ouverte quand on s’absente.
Le but n’est pas de tuer le plaisir de travailler “from anywhere”, mais de le faire sans transformer votre startup en open bar pour hackers.
Erreur n°4 : Des mots de passe en mousse (et réutilisés partout)
Vous l’avez déjà vu, ce post-it sur l’écran :
password : azerty123 ou « Louvre2024 »:)
Le combo explosif :
- mots de passe trop simples (toto123, prénom+année, nomdelaboite2024…)
- réutilisés partout (mail perso, mail pro, Amazon, GitHub, AWS…)
- parfois même partagés entre plusieurs personnes (“on utilise le même mot de passe pour ce compte, c’est plus simple”).
Pour un attaquant, c’est Disneyland. Un mot de passe récupéré dans une vieille fuite de données, un peu de “credential stuffing” automatisé sur vos outils… et le tour est joué.
Comment éviter cette erreur ?
- Règle n°1 : un compte = un mot de passe unique.Pas de réutilisation, jamais. Même pour vos outils “pas importants”.
- Règle n°2 : des mots de passe solides.Au moins 12 caractères, du type phrase de passe (“MonChienPrefereMangeDesFrites#2025”) ou générés aléatoirement par un outil.
-
Utiliser un gestionnaire de mots de passe.Bitwarden, 1Password, Dashlane & co sont vos amis. Ils :
- stockent vos sésames de façon chiffrée,
- génèrent des mots de passe forts,
- peuvent être partagés de façon sécurisée dans l’équipe.
- Activer la MFA partout.Authentification multi-facteurs : appli type Authenticator, SMS, clé physique… Oui, ça ajoute un clic. Mais ça bloque l’immense majorité des tentatives de piratage par mot de passe volé. C’est le coup de boost sécurité le plus rentable.
Erreur n°5 : Ne pas former et sensibiliser son équipe
Vous pouvez avoir les meilleurs outils du monde, si quelqu’un clique sur “Facture_URGENT.pdf” sans réfléchir, vous êtes cuit.
Dans la plupart des attaques réussies, il y a quelqu’un qui a cliqué, répondu ou partagé là où il ne fallait pas :
- email de phishing ultra crédible,
- faux message Slack ou LinkedIn,
- pièce jointe piégée,
- site d’apparence légitime qui vole les identifiants.
Ajoutez à ça :
- l’usage d’ordinateurs perso pour le travail,
- des connexions depuis des Wi-Fi douteux,
- des outils SaaS ajoutés sans validation (“shadow IT”).
Et vous obtenez un cocktail explosif.
Comment éviter cette erreur ?
-
Intégrer la sécurité dans l’onboarding.Nouvel arrivant = session de 30-45 minutes sur :
- comment repérer un phishing,
- quoi faire en cas de doute,
- les règles maison (MFA obligatoire, gestionnaire de mots de passe, VPN, etc.).
- Organiser des piqûres de rappel.Une mini-formation tous les 6 à 12 mois, ce n’est pas du luxe. Pas besoin de slides boring : des exemples concrets, des histoires réelles, un ton un peu fun.
- Simuler des attaques.Envoyer un faux mail de phishing à toute l’équipe, voir qui clique, et proposer une micro-formation derrière. Pas pour humilier, mais pour progresser.
- Écrire une petite charte de bonnes pratiques.Deux ou trois pages max, en français clair, sans jargon :verrouiller sa session, ne pas installer n’importe quoi, signaler un mail suspect, quoi faire en cas de perte de téléphone ou PC, etc.
L’objectif : que tout le monde se sente responsable. La cybersécurité n’est pas l’affaire “du dev” ou “du CTO”, c’est un sport d’équipe.
Erreur n°6 : Croire qu’un antivirus suffit
Si la cybersécurité se résumait à “installer un antivirus”, ce serait formidable. On paierait 39,90 € par an, on dormirait sur nos deux oreilles et on n’en parlerait plus.
La réalité est moins sympa :
- L’antivirus ne voit pas tout (surtout les attaques qui passent par l’ingénierie sociale).
-
Il ne protège pas contre :
- un compte administrateur piraté,
- un stockage cloud mal configuré,
- un employé qui envoie par erreur un fichier sensible au mauvais destinataire,
- un attaquant qui se connecte avec vos identifiants.
Et surtout, si derrière l’antivirus :
- les systèmes ne sont pas à jour,
- les mots de passe sont faibles,
- personne ne surveille les accès,l’outil devient une rustine sur un pneu éclaté.
Comment éviter cette erreur ?
-
Penser “défense en profondeur”.Plusieurs couches complémentaires :
- antivirus / EDR,
- pare-feu et filtrage réseau,
- MFA,
- segmentation des droits (tout le monde n’est pas admin),
- sauvegardes,
- surveillance minimale des logs (qui se connecte, d’où, quand ?).
-
Documenter quelques scénarios critiques.Que se passe-t-il si :
- un compte admin est compromis ?
- un laptop est volé ?
- un outil SaaS clé est indisponible ?Avoir un début de réponse écrit, ce n’est pas du luxe.
- Impliquer la direction.Si le CEO/CTO ne s’y intéresse pas, personne ne prendra le sujet au sérieux. La cybersécurité, c’est du risk management, donc du business. C’est un sujet de COMEX, pas seulement de geeks.
Erreur n°7 : Pas de plan B, pas de sauvegardes, beaucoup de sueurs froides
La phrase qu’on n’aime pas, mais qui est souvent vraie :
« Il y a deux types d’entreprises : celles qui ont été piratées et celles qui le seront. »
On peut discuter la formule, mais l’esprit est là : le risque zéro n’existe pas.La question devient alors : le jour où ça vous tombe dessus, vous êtes prêt·e ou pas ?
Les erreurs classiques :
- aucune procédure en cas de ransomware ou fuite de données,
- aucune idée de qui appeler (expert, hébergeur, avocat, CNIL, assureur…),
- aucune sauvegarde récente,
- des backups stockés… sur le même serveur que la prod (et donc chiffrés eux aussi quand l’attaque arrive).
Dans ce cas-là, oui, ça peut vraiment devenir la cata : arrêt d’activité prolongé, perte de données définitive, clients furax, impact financier violent.
Comment éviter cette erreur ?
-
Écrire un mini plan de réponse à incident.Quelques pages suffisent :
- qui coordonne en cas de crise,
- qui décide quoi,
- qui contacte qui (hébergeur, police, CNIL, clients…),
- que fait-on techniquement (isoler un serveur, couper un accès, etc.).
-
Mettre en place de vraies sauvegardes.
- identifier les données critiques (code source, BDD, docs administratifs, compta),
- les sauvegarder régulièrement (quotidien / hebdo),
- stocker au moins une copie hors ligne ou sur un autre environnement.
- Tester les restaurations.Une sauvegarde qu’on n’a jamais testée, c’est théorique. De temps en temps, faites une restauration partielle sur un environnement de test pour vérifier que tout fonctionne.
- Regarder les assurances cyber.À partir d’un certain niveau de dépendance au numérique, ça peut valoir le coup. À condition de ne pas considérer ça comme une excuse pour tout relâcher. L’assurance n’empêche pas l’accident, elle aide juste à en encaisser le coût.
En conclusion : la cybersécurité, c’est un must-have (pas un bonus)
Personne n’a monté sa boîte pour passer ses journées à parler de pare-feu, de MFA ou de sauvegardes. On est d’accord. Mais ignorer la cybersécurité, c’est prendre le risque qu’un jour :
- un ransomware bloque toute votre activité,
- un client vous quitte après une fuite de données,
- un investisseur se refroidisse en due diligence,
- ou, pire, que votre jeune pousse ne s’en remette pas.
La bonne nouvelle, c’est qu’on ne vous demande pas de devenir expert·e en cyber.On vous propose :
- d’éviter quelques erreurs grossières,
- de mettre en place des basics (mots de passe, mises à jour, sauvegardes, VPN, formation),
- et d’ancrer la sécurité comme un réflexe dans la vie de la boîte.
Pour info :l’ANSII publie énormément de bonnes pratiques sur le sujet : https://cyber.gouv.fr/securiser-son-organisation
En cas de Cybermalvaillance, vous pourez trouver des ressources sur le site du gouvernement : https://www.cybermalveillance.gouv.fr/
Votre startup, votre équipe et vos futurs vous diront merci.
